Les modèles de lecture : historiques des méthodes

vendredi 10 août 2007
par  Joëlle
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ENEP / FP2 / Pédagogie du français cycle 2 / Joëlle Lucas

LES MODELES DE LECTURE : HISTORIQUES DES METHODES

1. Les modèles ascendants "bottom-up" : primauté du texte sur le lecteur

Dans cette perspective on considère que seul le texte est porteur d’information. C’est au lecteur de les saisir. Conséquemment, les indices visuels sont très importants et le lecteur ne peut capter les informations qu’en recourant aux correspondances entre les graphèmes et les phonèmes : prédominance de la stratégie grapho-phonétique.

Les modèles d’enseignement qui en découlent suggèrent d’initier les lecteurs débutants avant tout aux éléments du code (lettres, syllabes) la compréhension étant vue comme une deuxième étape. Par ailleurs on apprend à lire avant d’apprendre à écrire, la production d’écrits se résumant aux dictées.

Ces modèles englobent les méthodes synthétiques : alphabétiques, phonétiques, syllabiques.

Leurs principes sont les suivants :

- La langue écrite est une simple retranscription de l’oral ;

- L’élément simple de la langue est la lettre : on part du simple pour aller vers le complexe : principe du b-a / ba, il faut d’abord apprendre à déchiffrer : associer les lettres entre elles pour former des syllabes puis des mots, on peut ensuite lire « couramment ».

- La compréhension passe par la lecture à voix haute et la répétition pour créer des automatismes.

- On ne se soucie pas de présenter de vrais textes aux lecteurs débutants, il faut que les textes contiennent les graphèmes à l’étude. Les lecteurs novices sont souvent invités à lire des lettres et des syllabes isolées, de même que des mots et des phrases sans lien entre eux.

- On ne propose pas de but de lecture à l’élève, la lecture n’y est pas une lecture fonctionnelle.

Exemples :

- syllabaires : Rémi et Colette, Magnard / A petits pas, Ligel / Lire sous les tropiques, Nathan… Jeux de lecture et d’écriture, Maufrais et Vanel

- Méthode gestuelle, mise au point par l’orthophoniste Borel Maisony

- ALFONIC, mise au point par le linguiste MARTINET, l’enfant réinvente un système de notation des sons et des lettres

- Le Sablier, d’origine canadienne : étude d’un phonème présenté sus ses différents « costumes »

Méthode syllabique (dite aussi synthétique) : la plus ancienne des méthodes, aussi ancienne que l’alphabet (plus de 2000 ans)

Etapes :

1. Découverte de la lettre : exercice de langage autour d’un dessin ou d’une histoire racontée, qui contient un « dessin-clé » ou un "mot clé", bien en évidence, porteur du son et de la lettre à découvrir. Affichage des « dessins-clés » au fur et à mesure de l’apprentissage, en y associant la lettre, en scripte et en cursive pour mémorisation progressive.

Phase vocale et gestuelle du repérage du son, jeux phonétiques, association de la gestuelle pour symboliser la lettre. .

2. Assemblage des consonnes avec les voyelles, lecture des syllabes ainsi constituées, usage de la loterie (disque des lettres)

3. Lecture de mots à déchiffrer ; les mots ne contiennent aucune lettre supplémentaire qui pourrait créer un obstacle et « gêner » la lecture syllabique pure. Lecture orale surtout puis chuchotée et enfin silencieuse.

Jeu de l’écrivain : création d’histoires à partir de mots connus.

4. Jeux avec les mots, exemple : la phrase vivante : cinq enfants portent une ardoise avec un mot écrit par M . ils doivent se placer pour reconstituer la phrase…

5. Lecture « courante » dans le manuel et dans de petits livres.

6. Dictée : elle sert de contrôle

Ces étapes utilisent des phases orales nombreuses ( lecture orale, association geste-son-lettre, récitation des tableaux de sons…)

2. Les modèles descendants "top-down" : primauté du lecteur sur le texte

Dans cette perspective on considère le lecteur comme détenteur des connaissances. Il ne recherche dans le texte que ce qui complète ou confirme ses connaissances. L’importance est mise davantage sur la compréhension.

D’après Mehler (1963) : "Les recherches en psycho-linguistique ont montré que l’on ne retient que le sens des phrases et non les mots qui les composent. " Conséquemment à cela Smith dit (1981) que "… le bon lecteur, selon toute vraisemblance, ne corrigera pas ses fautes jusqu’à temps qu’une faute de sens lui saute aux yeux…".

Selon Goodman (1985) : "La lecture est un jeu d’essais et d’erreurs où le lecteur choisit dans les signes graphiques les indices les plus productifs, anticipe la suite du texte, vérifie ses hypothèses …".

On peut dire qu’il y a d’abord une anticipation de la part du lecteur, suivie d’une vérification puis d’une confirmation. Dans ce cas il n’est pas nécessaire de capter tous les indices visuels. Il suffit de capter ceux qui permettent une confirmation des hypothèses : prédominance des stratégies de reconnaissance globale (idéographiques), contextuelles (syntaxico-sémantiques) et encyclopédiques, dans une logique de résolution de problème.

Les modèles d’enseignement qui découlent de cette conception suggèrent d’initier les lecteurs débutants à partir de textes et de phrases qui leur sont familières, dont la signification leur est connue ce qui facilitera l’anticipation et la mémorisation globale.

Exemples : Nous retrouvons les méthodes dites globales avec un support de manuel ou non. En France Freinet (1961) propose une lecture globale à partir de texte produits par les enfants.

Méthode globale (dite aussi analytique)

Période de la mise en œuvre, précurseurs :

- mise au point par un grammairien à la fin du XVIIIème siècle : Nicolas ADAM, Vraie manière d’apprendre une langue quelconque

- reprise sous Jules Ferry

- au début du XXème siècle, un médecin belge, psychologue et éducateur : Ovide DECROLY

- soutenue par des personnalités : Henri Wallon, Jean Piaget, Maria Montessory

Principes : du général au particulier

Pour Nicolas Adam :

- méthode qui va à contre courant de la méthode syllabique ;

- apprentissage fondé sur le jeu et la relation affective aux mots ;

- apprentissage fondé sur la reconnaissance de mots familiers ;

- travail progressif d’analyse puis de synthèse ;

Pour Ovide Decroly :

- « placer l’enfant au centre de l’apprentissage », centrer l’apprentissage sur les besoins et les intérêts de l’enfant ;

- prendre pour point de départ la globalité (le texte) pour progressivement arriver à la phrase, aux mots, aux syllabes, aux phonèmes-graphèmes ;

- distinguer les mots par ressemblances et différences, puis les lettres et les syllabes ;

Etapes : Quatre grandes étapes se succèdent sur l’année :

1. La phrase et le groupe de mots : (3 à 6 semaines)

Le texte est élaboré par le M, suite aux entretiens avec les enfants, à la suite d’exercices d’observation et de manipulations, après audition d’un conte, la projection d’un film ou l’illustration par les enfants d’une histoire sans paroles … Il doit traduire le plus possible une expérience commune, une émotion…

Le vocabulaire est celui des enfants.

Le texte permet l’étude d’une phrase en particulier et de ses groupes de mots, à l’aide de jeux divers : étiquettes géantes et individuelles pour la lecture mais aussi la recomposition de phrases (étape nécessaire entre la lecture et l’écriture). Jeux de commutation de mots (substitution du groupe sujet, du verbe puis du complément), jeux de transformation de phrases.

Le texte est reporté dans le cahier de vie de l’enfant.

L’écriture est menée en parallèle à la lecture : observation du mot à reproduire, manipulation de lettres mobiles correspondantes, tracés avec le doigt, écriture au stylo dans le cahier d’essai, lignes d’écriture.

2. Le mot : (3 à 6 semaines)

Le but est d’établir des ressemblances entre les mots qui se répètent : analyser le contenu des étiquettes pour en reconnaître chaque mot. En parallèle jeux avec les mots : commutation de syllabes, de lettres, classements de mots…

Le M continue d’élaborer des textes selon les préoccupations des enfants. Les enfants pourront y repérer des mots connus, puis des mots nouveaux (2 à 4 par jour).

Dès cette étape des groupes de niveaux peuvent être constitués.

3. La syllabe : (4 à 5 semaines)

A partir des mots étudiés l’enfant va découvrir progressivement tout le système graphique et phonétique de notre langue. Cette découverte est importante car elle permet de déchiffrer des mots inconnus.

A partir des mots connus d’autres mots peuvent être constitués par association de syllabes :

exemple : « revenu », « canard » = « renard »

Des placards de mots peuvent être élaborés.

4. Les phonèmes-graphèmes : (3 mois)

Les enfants commencent à lire couramment. Il faut donc favoriser l’étude explicite des lettres et des sons, ainsi que la formation de syllabes avec ces lettres et ces sons : nombreux exercices.

Les textes produits par les enfants sont de plus en plus nombreux.

Méthode naturelle

Période de la mise en œuvre, précurseurs :

- Principes pédagogiques de Célestin Freinet ( 1964 : Les techniques Freinet), Maria Montessory , et Ovide Decroly pour la méthode globale.

- Pédagogues : E Charmeux, J Foucambert, J Hébrard.

Principes :

- la méthode naturelle monte de la vie normale, naturelle, complexe, vers la différenciation la comparaison, l’exploration, la loi ; la notion de méthode naturelle est complémentaire de celle de tâtonnement expérimental : l’idée est d’utiliser à l’école une démarche naturelle tel qu’on peut le faire pour la marche et la parole ; l’enfant fait des essais, des erreurs, se corrige, de cette manière il apprend plus rapidement car il ne retient que ses réussites ;

- le processus normal est la traduction de la pensée par la parole d’abord, par les dessins, par l’écriture et enfin par la reconnaissance (technique) des mots et des phrases, jusqu’à la compréhension de la pensée qui les traduisent ;

- à force de composer et de décomposer l’écriture les enfants s’emparent du code sans s’en rendre compte ; ils deviennent scripteurs et lecteurs ;

- les situations de lecture se doivent d’être variées, partir du vécu de l’enfant, chargée de valeur affective ;

Etapes : cf document vidéo : "Une année de lecture au CP.

1. STOCKER / Analyser (1er trimestre) :

- Création de textes à partir du vécu des enfants, de projets de classe ;

- Questionnement de textes collectifs avec utilisations d’outils de référence ( voir démarche de questionnement de la démarche AFL, fiche n°5) ;
- Production d’écrits simples avec outils de référence, avec aide personnalisée du M ;
- Entraînement au « par cœur », activités de systématisation : jeux d’étiquettes, reconstitutions de textes, repérer l’information dans le texte ;

- Fabrication de nouveaux textes…

2. Stocker / ANALYSER (2ème trimestre) :

- Tactiques individuelles pour accéder au sens : logique du contexte / construction de mots grâce aux différentes parties reconnues dans d‘autres mots / analogies, différences

- Activités systématiques : catalogue d’analogies

- Affinement de l’écrit à partir des productions d’enfants ( majuscules, ponctuation…) ;

- Travail sur l’ordinateur, l’imprimerie, coin lecture, petits livres de lecture (OCDL , Dinomir…)

- Lecture courante orale, silencieuse avec questions ;

3. Lecture courante (3ème trimestre)

Suite du deuxième trimestre avec travail de niveau, utilisation d’autres types d’écrits, de livres plus élaborés…

3. Les modèles mixtes "bottom-up" et "top-down"

Ils font suite aux méthodes globales auxquelles on reproche surtout la non-maîtrise de l’orthographe par les enfants.

Forme améliorée de la méthode syllabique, les méthodes mixtes ou encore semi-globales empruntent plus ou moins aux deux méthodes, syllabique et globale, faisant appel à l’analyse et à la synthèse de façon alternée. L’apprentissage ne s’appuie pas seulement sur la reconnaissance de lettres et l’association phonème-graphème ; les enfants doivent parallèlement mémoriser des mots (prépositions, adverbes, déterminants, mots familiers…), de manière à accélérer l’apprentissage et à constituer un capital pour les découvertes de sons et de lettres.

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Les manuels de lecture et d’activités de l’élève sont indispensables, la progression de la découverte des phonèmes-graphèmes est prévue de façon rigoureuse. Un livret est mis à la disposition du maître pour conduire les séances programmées au jour le jour pour l’année.

La grande majorité des manuels du commerce empruntent cette méthode, utilisée par encore 70 % des enseignants de CP

Exemples : Au fil des mots, Ratus, Au bord du lagon, Bigoudi, Valentin le magicien, Dagobert …

- principe de suivre des personnages, épisodes ;

- prise en compte de supports d’écrits parfois plus réalistes ;

- utilisation d’albums de jeunesse fournis avec la méthode, la plupart du temps en fin d’année.

Selon les méthodes l’analyse ou la synthèse va être privilégiée. L’équilibre est rarement assuré…

Etapes : Pour la découverte d’un phonème-graphème dans un texte à l’étude :

1. Acquisitions globales :

- découverte d’un texte par questionnement

- analyse structurale du texte, découpage en phrases, en mots, reconstitution…

- jeux d’appropriation du texte

- constitution d’outils de référence (mots, indices morpho-syntaxiques, structure de l’écrit…)

- exercices d’orthographe-copie globaux

- production écrite par jeu d’étiquettes puis par l’écriture avec les mots globaux

2. Analyse : relations phonèmes-graphèmes :

- phonétique : jeux systématiques d’entraînement à la découverte du son, localisation, épellation, commutation, chasse aux mots…

- dans le texte : chasse aux mots contenant le phonème travaillé en phonétique, enrichissement de la liste par d‘autres mots du capital

- décomposition des mots en syllabes, repérage des syllabes contenant le son à l’étude

- décomposition des syllabes en lettres, repérage de la (des) graphies correspondant au son à l’étude

- écriture de la lettre dans des mots, en cursive, éventuellement écriture de la majuscule

- constitution d’outils de référence : tableau de sons, étiquette phonème-graphème , tableau de syllabes…

3. Synthèse :

- constitution de nouvelles syllabes avec la lettre étudiée et les lettres déjà connues / jeux de lecture avec les nouvelles syllabes, lecture des syllabes

- constitution de nouveaux mots avec la lettre étudiée / jeux de lecture, déchiffrage de mots inconnus

- constitution par le maître d’un texte de lecture avec des mots à déchiffrer

4. Les modèles interactifs : interaction entre le lecteur et le texte

Dans cette perspective on reconnaît que le texte est porteur d’informations nouvelles et que le lecteur a un bagage de connaissances dont il se sert pour lire. Selon Giasson et Thériault (1983), les modèles interactifs "décrivent la lecture comme un processus de synthèse de l’information fournie simultanément à travers différents niveaux d’analyse (orthographique, syntaxique, sémantique)". Le lecteur adopterait donc différentes stratégies de lecture selon la situation.

Le processus ascendant "bottom-up" dominerait lorsque l’information contextuelle n’est pas suffisante et le processus descendant "top-down" serait utilisé lorsque le contexte permet l’anticipation. Cette anticipation n’est possible que si le lecteur a les connaissances requises pour comprendre le texte qui lui est présenté. Pour ce faire le sujet traité ne doit pas être totalement inconnu du lecteur. De plus, ce texte doit être un texte authentique qui permet l’utilisation du contexte par opposition à des textes construits à partir de phrases isolées.

Un modèle interactif implique donc que le lecteur, pour le comprendre, utilise des connaissances du monde et des connaissances linguistiques en interaction avec les informations du texte : mise en œuvre de toutes les stratégies dans une démarche personnalisée de résolution d’une situation problème.

L’apprentissage se fait sans manuel car il s’appuie sur des écrits authentiques dans un esprit de mise en projet du lecteur-scripteur. L’acte de lire est associé dès le début à l’acte d’écrire, dans les activités d’entraînement proposées sur le texte à l’étude, et aussi dans des productions écrites.

Exemples :

- Guides pratiques avec les supports albums de jeunesse, et les cahiers d’activités de l’élève : Ecrit-Livre (classe à plusieurs niveaux), Ribambelle

- Guides pratiques pour l’utilisation d’albums de jeunesse ; Lecture, écriture et culture au C P ; Apprendre à lire, bâtir une culture au CP, une année de lectures ; Le conte et l’apprentissage de la langue

- Guide pratique pour l’utilisation de tous les types d’écrits : Lire écrire, entrer dans le monde de l’écrit, Former des enfants lecteurs et producteurs de textes

- Manuel contenant des supports variés : Comme un livre, Multi-lectures